Entretien avec Steeve Bauras


Steeve Bauras est un jeune artiste français, il a grandi à la Martinique et a formé son approche artistique pendant ses études à École Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris. 

Photographe dans un atelier de sculpture (atelier d’Emmanuel Saulnier) et mélomane, il compose les installations « polysyllabes » et atmosphériques.


Entretien réalisé le 17 octobre 2014 à Paris


Steeve Bauras : Vous m’avez dit que vous avez remarqué mon travail au Salon de Montrouge 2014. Qu’est-ce que vous avez noté en particulier?


Ekaterina Shcherbakova : Je sais que vous avez une formation du sculpteur, il me semblait que les éléments sonores des vos oeuvres ont un côté sculptural.


S.B. : Ce n’est pas faux. La situation du son dans mon travail s’est affirmé à la fin de mes études quand j’ai commencé à faire le reportage photographique de la scène noise et de la musique expérimentale. Je suis tombé amoureux de cette scène, parce qu’elle réunit tout ce qui m’intéresse : la sculpture, l’image et le son. J’ai passé trois ans et demi, en suivant tous les concerts noise à Paris. Je faisais les reportages des concerts des groupes français et étrangers, j’ai donc actuellement un fond photographique un peu important.


Dès que j’ai l’opportunité, je produis le son de mes vidéos. Pour l’oeuvre qui était présentée au Montrouge, j’ai fait le son en premier et après j’ai produit la vidéo. En ce moment il existe quatre installations combinant vidéo et son. J’ai aussi quelques éléments sonores sans les videos, mais cela ne signifie pas qu’un jour il n’aura pas de video. Je travaille le son vraiment avec une pincette, par respect pour cette scène que j’ai pris et prend plaisir à photographier. Le son devient petit à petit un médium que j’apprivoise, que je sculpte, que je “shape”. Pourtant, mon travail n’est pas complètement fondé sur les sons, même si je rêve de réaliser un projet comme ça un jour.


E.S. : Et en quoi consiste-t-il, ce projet de rêve ?


S.B. : Je voudrais faire une programmation dans des bâtiments qui seront détruits quelques jours après et les sonoriser pour qu’ils deviennent des caisses de résonance.


E.S. : Donc c’est la force du son qui commence la démolition.


S.B. : Oui, tout à fait. Le projet pour la Jeune Creation 2014 cultive cette relation au son aussi. Je fonctionne avec mes oeuvres comme avec un espace de bibliothèque. Small Local Abattoirs, mon projet pour la Jeune Creation, est littéralement en français « petits abattoirs de proximité », il réunit les travaux qui n’ont rien à voir ensemble à la base. Je réduis ma narration dans ce travail, le dernier élément c’est le spectateur. C’est l’occasion pour moi de tester, produire des formes, prendre un peu de recul sur le travail afin d’appréhender la suite.


E.S. : Pourquoi mélangez-vous deux langues dans le titre du travail ?


S.B. : Pas seulement deux, dans le travail nous retrouvons d’autres langues comme l’allemand. C’est vraiment un question de rencontre avec les mots, peu importe la langue, mais je m’attarde quand même sur leur signification pour ensuite les optimiser dans le travail.


E.S. : Peut-être c’est parce que l’anglais est plus utilisé dans la musique ?


S.B. : Il y a de ça concernant l’anglais. Dans la totalité de mon travail, l’une des choses principales pour moi est de trouver des tonalités (stimung), avec lesquelles je peux travailler, que ça soit au niveau des titres, des photos, objets photographiques (Zugzwang) ou autres formes proposés. L’harmonie de l’oeuvre c’est la méthode que j’utilise.


E.S. : Il me semble que vous utilisez beaucoup le discours d’un musicien.


S.B. : Je peux dire que j’essaie de trouver la tonalité et l’atonalité, construites par les ruptures et laissées entre les images, les sons, les formes. Parfois c’est une cacophonie totale. La musique est une des choses qui alimente mon travail. Le son en général est extrêmement présent, presqu’autant que l’image.


E.S. : Est-ce que vous pensez qu’il est possible de photographier le son ?


S.B. : Ce fut tout le défi concernant le reportage photographique sur la scène noise. Ce projet qui s’intitule See Overleaf, (voir au dos), posait cette question : comment retranscrire en image une scène focalisée principalement sur le son? Tout en s’évertuant à ne prendre que la scène, être un photographe témoin et “produire de bonnes photos” rester proche du sujet au maximum via ma photo.


E.S. : Vos oeuvres contiennent plusieurs éléments. Comment vous les construisez ?


S.B. : Dans mes installations les éléments : les sons, les images, les vidéos sont datés de différentes années. J’archive des parties de mes oeuvres, et puis cela fonctionne comme une certaine compilation, un collage. Je crois que je cherche le rythme et j’essaie de casser la narration.


E.S. : Pourquoi vous sentez la nécessité de mettre la photographie dans le cadre de l’installation, surtout de l’encadrée ? Les autres éléments de l’oeuvre comme la sculpture, le son et la video forment une ambiance, un espace de la représentation, pourtant la photographie c’est le genre de la re-représentation.

S.B. : Je préfère montrer les photos non encadrées, je les ai encadrées une seule fois au Salon de Montrouge et cela m’a permit de tester une forme que j’esquivais soigneusement. . Les photos et les objets photographiques sont des éléments de base avec lesquels je crée la mise en scène. Ils peuvent être posés au sol ou plantés dans la rampe de skate, où on voit la partie la moins intéressante de la photo. C’est important de montrer le volume d’une photographie. Les Zugzwangs étant des hypothèses émises face aux limites et vulnérabilités du médium photographiques. Un questionnement autour de l’image qui est récurent dans le travail.

Dans le projet que je présente à Jeune Création il y a trois vidéos en boucle, une d’elle est une maison qui brule (projet My Dears, en cours), une autre de plongeurs pendant les jeux olympiques de Berlin en 1939 (projet REM, 1/3). La troisième étant un fatras de rush, permettant d’amener un souffle. Donc même si je n’en parle directement, c’est là.


E.S. : Dans certains travaux vous utilisez des extraits de films. Quel est votre rapport au cinéma ? Et pourquoi ce sont des extraits en noir et blanc ?


S.B. : La vidéo pour moi c’est une prolongation de la photographie. C’est une méthode pour défendre mes images. Je défends mes images comme je veux ! Je décolore les images pour diminuer toute identification possible des personnages et mettre un accent sur le discours (3K projet). Le cinema est présent dans mon travail, tels un outil de stimulation.


E.S. : Les sujets et les codes que vous utilisez sont assez anonymes et peuvent être trouvés dans plusieurs endroits dans le monde. Malgré cela, vous faites des projets in situ dans des pays très différents culturellement. Pourquoi vous avez besoin de ce type de déplacement ?


S.B. : L’identification facilite la vie des gens et est construit pour cela. Je n’ai pas envie que la situation soit confortable. Par exemple le projet 3K sera refait à la Biennale de la Havanne normalement en 2015. Ce projet parle de racisme intra-communautaire, initié par une séquence du film Shock Corridor de Samuel Fuller. Le skateboard c’est mon côté hipsteur. Personnellement, je ne fais pas de skateboard. Le mouvement (proche du « traveling »), ce déplacement dans la ville, le potentiel de nouvelles trajectoires et visions qui sont soumises par cet outil me fascine. Ce mouvement induit une certaine réception et captation du réel. Au-delà des anonymats, il y a aussi tous les points extrémistes qui remplissent les sociétés.


E.S. : Est-ce qu’on peut dire que c’est une façon de faire du reportage latent ?


S.B. : Oui, on peut le dire. Je veux qu’une image que j’ai prise et que je montre soit actuelle. L’histoire est cyclique et même si j’utilise une image ancienne, elle est actuelle dans la contemporanéité du moment. Néanmoins, je ne m’estime pas être un artiste engagé, mon rôle c’est d’observer, de mettre la lumière, de faire un focus et de pointer les choses, des structures de pensées récurrentes et latentes, être en éveil face à la rhétorique.


Entretien avec Steeve Bauras, plate-forme online www.arpla.fr, novembre 2014

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